Les athées pourront-ils faire entendre leur voix aux États-Unis ?

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Officiellement, au pays de Donald Trump, seule 3 % de la population se revendique comme athée. Un chiffre extrêmement bas. Pour Will Gervais, co-auteur d’une étude sur l’athéisme, ce chiffre s’explique par la méthode employée. Si l’on demande explicitement : « Vous revendiquez-vous comme athée ? », 3 % des sondés répondent « oui ». Si la question est : « Croyez-vous en un Dieu ? », 11% vont répondre « non ». Will Gervais et Maxime Najle, quant à eux, dénombrent jusqu’à 26 % d’athées dans leur pays. De quoi renverser les clichés sur une Amérique puritaine et protestante.

Le nombre d’athées sous-estimé ? 

Comment expliquer un tel décalage entre les chiffres habituels et les chiffres avancés par Gervais et Najle ? « Ces chiffres [étrangement bas] viennent de sondages téléphoniques, où les gens doivent dire à un étranger qu’ils ne croient pas en Dieu. Et la plupart des gens n’ont pas envie de faire ça », explique Will Gervais sur son blog. Et pour cause. « Aux États-Unis, se dire athée n’a pas du tout la même signification qu’en France. L’athéisme a toujours eu mauvaise presse là-bas », explique Denis Lacorne, directeur de recherche à Sciences Po Paris et auteur de De la religion en Amérique (Folio Essais, 2012).

L’étude des deux universitaires du Kentucky présente une méthodologie novatrice. Pour esquiver la frilosité des sondés à parler de leur religion, Gervais et Najle ont disséminé les questions relatives à l’athéisme parmi une multitude d’autres questions. Une façon astucieuse de contourner le problème. Denis Lacorne tempère cependant les résultats et interroge cette méthode de mesure indirecte. « Dans l’étude, ne sont pas prises en compte les différentes formes de spiritualité. Par exemple le bouddhisme, ce n’est pas croire en Dieu. Ce n’est pas être athée pour autant. Si on multiplie les critères, il y a effectivement plus d’athées que ce qui est déclaré », précise-t-il.

Ce qui est clair, en revanche, c’est l’explosion du nombre d’incroyants chez les millennials (les 18-35 ans). Pourquoi une telle progression de l’athéisme dans cette frange de la population ? « Grâce aux progrès de la science. Les grandes universités scientifiques mènent au scepticisme », relève Denis Lacorne. La population, de plus en plus diplômée, est de plus en plus sceptique.

Discriminations à l’embauche 

Si le nombre d’athées fait débat, une chose est certaine: le recul des religions est bel et bien amorcé.

« Aujourd’hui, le quart des Américains, dans les sondages de pratiques religieuses, affirment ne pas avoir de religion. C’était moins de 5 % en 1972. On assiste à la montée des ‘nones’, c’est-à-dire les athées, mais aussi les spirituels, les déistes”, insiste Denis Lacorne

Dans un même mouvement, on observe qu’un tiers des Américains ne sont plus chrétiens. Alors comment comprendre la stigmatisation dont font l’objet les non-croyants ? Certaines lois locales prévoient en effet des mesures pour le moins discriminantes.

« Sept États ont conservé dans leur Constitution des articles déclarant que les non-croyants sont inéligibles à de nombreuses fonctions d’intérêt public », dénonçait Hélène Crié-Wiesner en 2014. Une disposition qui se heurte au principe même de la Constitution, qui prévoit dans son article VI que nulle « profession de foi religieuse ne sera exigée comme condition d’aptitude aux fonctions ou charges publiques ».

L’Amérique, traversée par des courants contradictoires, peine à assurer un avenir à ses non-croyants. D’où le développement de lobbies laïcs, qui n’hésitent pas à interpeller les élus du Congrès et de les sensibiliser à ces discriminations passées sous silence.

Trump, le faux dévot

Le président des États-Unis incarne parfaitement la schizophrénie actuelle en matière de religion. Le businessman nihiliste, devenu président de la première puissance mondiale, a maintes fois démontré son inculture religieuse. Durant la campagne de 2016, il avait accumulé les bourdes en la matière. CNN a recensé nombre d’anecdotes croustillantes, comme celle où, lorsqu’il lui est demandé son passage de la Bible préféré, il répond « œil pour œil, dent pour dent ». Bien que présente dans l’Ancien Testament, cette maxime est remise en question dans le Nouveau Testament. Sous sa verve inégalable, le vin de messe devient un « petit vin » et l’hostie un « petit biscuit ». 

Le candidat feint la religiosité pour agréger le vote des évangéliques. « S’il devenait soudainement religieux, ça me paraîtrait être une mise en scène ». Ces paroles sont prononcées par Paula White, une télévangéliste de Floride, intime de l’homme d’affaires depuis quatorze ans. Trump joue tant bien que mal son rôle de prophète charismatique improvisé et remporte les élections.

Votez Jésus

Être croyant, une posture obligatoire pour accéder à la présidence des États-Unis. L’électeur moyen préférera voter pour un gay ou pour un musulman que pour un athée. Cet anti-athéisme est d’autant plus prégnant chez les électeurs républicains. Car il y a bel et bien deux Amériques de ce point de vue. À droite, l’électorat républicain, majoritairement pieux. À gauche, l’électorat démocrate, composé des « élites cosmopolites, très éduquées, et des minorités ethniques », comme l’explique Denis Lacorne.

Du fait du système des primaires, un poids considérable est donné aux petits États très religieux.

« Il y a un parti de l’irréligion”, ajoute-t-il. Aux racines de cette dualité, il y a le système électoral américain. « Tout est fait pour décourager des points de vue athées, ou irréligieux. Les primaires des Républicains favorisent le caucus de l’Iowa, et de la Caroline du Sud, c’est-à-dire les États les plus pieux », décrypte le spécialiste de la religion aux États-Unis. Du fait du système des primaires, un poids considérable est donné aux petits États très religieux.

 « Une nation sous la protection de Dieu » ? 

Si Donald Trump se donne tant de mal pour attirer les faveurs des évangéliques, c’est parce que l’heure est au regain de religiosité. Un mouvement amorcé depuis les années 1950. La guerre froide échauffe la spiritualité qui languissait, tapie sous le vernis laïc de la Constitution.

A l’époque, le pays est tout à son obsession  d’endiguer le « péril rouge ». L’athéisme s’envisage comme synonyme de communisme. Dès lors, être athée, c’est trahir la patrie. Sous Eisenhower (président de 1953 à 1961), la devise officielle devient « In God We Trust » et la mention « one nation under God » (« une nation sous la protection de Dieu ») est ajoutée au serment d’allégeance au drapeau, prononcé tous les matins par des milliers d’écoliers américains. L’Amérique puritaine est une construction récente. Dans les périodes de tension, on se réfugie dans les arrière-mondes.

Pourtant, à l’origine, les États-Unis s’envisagent comme un parangon de laïcité. Les Lumières françaises influencent profondément Thomas Jefferson, le troisième président des États-Unis. Ce dernier va jusqu’à réécrire la Bible en passant sous silence les miracles et la résurrection de Jésus.

« La Bible de Jefferson se termine par Joseph d’Arimathie qui pousse la pierre devant la tombe de Jésus. Le Christ est envisagé comme un personnage, pas comme une divinité. Jefferson était un déiste, mais aujourd’hui il ne serait pas élu président, du fait de ses idées scandaleuses et ‘athées’”, analyse Denis Lacorne.

La Bible de Jefferson au Smithsonian 

En 2000, un certain Michael Newdow poursuit en justice l’école de sa fille. Selon lui, la mention « sous la protection de Dieu » du Pledge Of Allegiance constitue une violation du Premier amendement. L’affaire remonte jusqu’aux oreilles de la Cour suprême, qui décide de débouter l’impétueux père de famille. La raison ? Il n’a pas officiellement la garde de sa fille.

En 2010, la cour d’appel rejette une nouvelle fois la demande de Newdow, sous prétexte que « le serment ne représente en aucune façon un éventuel soutien de la religion par le gouvernement ». Le 9 mai 2014, la Cour suprême du Massachusetts précise que le serment ne discrimine pas les athées. Pour l’autorité locale, « under God » relève du « patriotisme », et non du religieux. Dont acte.

Repenser l’athéisme 

Face à cette religiosité encore omniprésente, ne faudrait-il par interroger la notion d’athéisme? Ce que recouvre le terme est loin de faire consensus. D’aucuns critiquent aujourd’hui le mot, qui ne s’envisage que dans son rapport à la religion. Le mot même contraint à se positionner par rapport à l’existence de Dieu.

Ainsi, l’on est soit croyant, athée ou agnostique. Mais comme l’a très bien démontré la chaîne Youtube Hygiène mentale, l’athéisme se décline en un éventail assez large de nuances.

Capture d’écran de la vidéo d’Hygiène Mentale.

« La pauvreté du vocabulaire athéiste s’explique par l’indéfectible domination historique des tenants de Dieu. Ils disposent des pleins pouvoirs politiques depuis plus de quinze siècles », écrivait déjà Michel Onfray dans son Traité d’athéologie, en 2005. Au pays de la Bible Belt, le combat contre la religion érigée en système passe avant tout par la revendication de la laïcité. Un combat difficile à mener, surtout lorsque Trump, dans un discours récent, exalte les « valeurs chrétiennes »« En Amérique, nous ne vénérons pas le gouvernement. Nous vénérons Dieu », assurait-il le 13 octobre dernier.

En 1876, Ferdinand Buisson effectuait un voyage aux États-Unis. Ce fondateur de la laïcité française louait alors la parfaite harmonie entre « l’instinct religieux et protestant » et « l’instinct politique et républicain » de cette jeune nation. Force est de constater que sous la présidence de Trump, le lobby religieux ultra-conservateur gagne du terrain, aux dépens de la laïcité sur laquelle s’est édifié l’État fédéral.

Source:: Les inrocks actu

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